Guerre Ukraine: les frappes de Kiev sur la logistique russe
Plus de quatre ans après le début de l'invasion russe, le conflit en Ukraine entre dans une phase de rééquilibrage stratégique. Alors que les forces russes concentrent leurs efforts sur la capture de Kostyantynivka, dans le Donbass, Kiev intensifie ses frappes sur les infrastructures logistiques et énergétiques russes, cherchant à compenser une infériorité numérique par une stratégie d'asymétrie. Décryptage des dynamiques à l'oeuvre sur un front qui redessine les équilibres géopolitiques mondiaux.
Pourquoi Kostyantynivka est-elle devenue l'objectif principal de la Russie?
Sur un front dépassant 1.000 kilomètres, l'armée russe a fait de Kostyantynivka son effort principal. Cette agglomération de 78.000 habitants avant la guerre, transformée en forteresse par les forces ukrainiennes, constitue l'un des derniers verrous avant Kramatorsk et Sloviansk, les dernières grandes villes du Donbass sous contrôle ukrainien.
Fin 2025, les soldats russes ont pénétré dans la partie méridionale de la ville. Selon les analystes, ils contrôlent ou sont présents aujourd'hui dans les quartiers sud, est et ouest, et mènent des opérations d'infiltration pour envelopper la ville depuis le nord.
L'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), un centre de réflexion américain, confirme que les forces russes ont récemment réalisé des gains tactiques à Kostyantynivka. Le collectif de cartographie militaire DeepState, proche de l'armée ukrainienne, alerte sur une zone d'infiltration qui s'élargit, évoquant des frappes constantes de bombes aériennes guidées et une pression ininterrompue de l'infanterie russe. Les défenseurs ukrainiens manquent de personnel pour contenir cette pression.
Comment l'Ukraine intensifie-t-elle ses frappes sur la logistique russe?
En parallèle, l'Ukraine accentue ses frappes contre des cibles stratégiques en Russie et contre les lignes logistiques dans les territoires occupés. Depuis 2023, les forces ukrainiennes ciblent des raffineries, des dépôts de pétrole, des oléoducs et des pétroliers en mer, pour tarir les revenus de Moscou tirés des hydrocarbures.
Cette campagne s'est largement intensifiée depuis l'année dernière. Dans la nuit de jeudi à vendredi, des drones ukrainiens ont visé deux raffineries au Tatarstan, dans le centre de la Russie, à plusieurs centaines de kilomètres du front. La nuit précédente, des missiles de croisière de fabrication ukrainienne Flamingo ont touché une usine d'armement dans la ville russe de Tcheboksary. Début juin, une vague de drones a ciblé Saint-Pétersbourg, à l'ouverture et à la clôture d'un forum économique dans la ville natale de Vladimir Poutine.
Le président russe a estimé vendredi que ces bombardements ne parviendront pas à semer la division au sein de la société russe ni à endommager l'économie. En retour, la Russie a également fait monter en puissance ses frappes sur l'Ukraine, battant des records en nombre de drones et de missiles tirés.
Quel est l'enjeu de l'isolement de la Crimée?
L'autre axe d'action récent de l'armée ukrainienne consiste à frapper les voies reliant la péninsule de Crimée, annexée en 2014 par Moscou, aux territoires sous occupation russe dans le sud de l'Ukraine.
Depuis début juin, au moins cinq ponts ont été ciblés, obligeant les autorités locales installées par Moscou à mettre en place des voies de remplacement. Si ces voies venaient à être détruites, la Crimée ne serait plus reliée à la Russie que par le pont de Kertch, un immense ouvrage déjà visé par des attaques à plusieurs reprises.
Les frappes ukrainiennes se sont également intensifiées sur des routes d'importance en territoire occupé, telles que la R-280, qui relie la Russie à la Crimée. L'ISW estime que la poursuite de ces frappes aura probablement des effets en cascade sur le champ de bataille et pourrait compliquer les préparatifs russes en vue d'opérations offensives.
La Crimée est également menacée de pénuries de carburant cet été, en raison du manque provoqué en Russie par les frappes ukrainiennes et de la forte demande estivale.
Quelles implications géopolitiques pour l'ordre mondial?
Au-delà du terrain, cette guerre d'usure redessine les alliances et les dépendances énergétiques à l'échelle mondiale. Pour les pays du Sud global, dont le Maroc, la durabilité du conflit soulève des questions stratégiques sur la diversification des partenariats, la sécurité des approvisionnements et la stabilité des marchés mondiaux. L'innovation tactique déployée par Kiev, notamment par l'usage massif de drones, illustre par ailleurs une mutation profonde de l'art de la guerre, dont les enseignements dépassent largement le cadre ukrainien.
Cette guerre peut-elle déboucher sur une issue diplomatique?
Aucune perspective diplomatique crédible ne se dessine actuellement. L'intensification simultanée des frappes des deux camps traduit une logique d'escalade plutôt que de désescalade. Les méditations internationales peinent à trouver un cadre de négociation acceptable pour les deux parties, tandis que les positions sur le terrain continuent d'évoluer au rythme des gains tactiques et des pertes humaines.