L'Afrique lance sa propre agence de notation financière à Maurice
L'Afrique franchit une étape décisive dans sa souveraineté financière. Ce mercredi, l'archipel de Maurice accueille le lancement officiel de l'Agence de notation financière d'Afrique (AfCRA), une initiative portée par l'Union africaine après près d'une décennie de négociations. L'objectif est clair : offrir une évaluation plus juste de la solidité financière des pays, des entreprises et des institutions du continent, face aux géants traditionnels que sont Fitch, Moody's et S&P.
Pourquoi l'Afrique crée-t-elle sa propre agence de notation ?
Les promoteurs de l'AfCRA dénoncent depuis longtemps des notations perçues comme injustes, qui pénalisent les économies africaines en renchérissant le coût de leurs emprunts sur les marchés internationaux. Selon le Mécanisme africain d'évaluation par les Pairs (MAEP), 23 pays africains, soit 40% des nations du continent, ne sont tout simplement pas notés par les trois grandes agences internationales.
Les experts pointent également un angle mort majeur : le secteur informel, pourtant vital en Afrique, reste invisible dans les données officielles prises en compte par les agences traditionnelles. Une réalité que l'AfCRA entend corriger.
« L'Afrique ne demande pas une notation favorable. Nous demandons une notation juste, basée sur nos données fondamentales et sur les réformes que nos économies mènent actuellement », a récemment écrit sur X le président du Nigeria, Bola Tinubu.
Un coût du crédit nettement plus élevé pour le continent
Les conséquences de ces notations défavorables sont concrètes. Selon des estimations de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), chaque tranche de 100 dollars empruntée par l'Afrique sur les marchés internationaux lui a coûté 9 dollars en 2024. À titre de comparaison, ce coût n'était que de 4,70 dollars pour les marchés émergents d'Asie et de 6,50 dollars pour l'Amérique latine.
Pour Misheck Mutize, expert au MAEP, l'écart est injustifiable : « Nous estimons que la croissance économique, le développement socio-économique et l'amélioration politique sur le continent ne se reflètent pas dans les notations des agences traditionnelles. »
Une vision africaine pour convaincre les investisseurs
L'AfCRA ne se présente pas comme une simple réponse à l'insatisfaction du continent. « Elle sera capable d'avoir une vision plus claire » des réalités africaines, estime Hannah Wanjie Ryder, directrice générale du cabinet-conseil Development Reimagined, lors d'un séminaire organisé par le centre de réflexion Chatham House.
Le défi reste toutefois de taille : persuader les investisseurs que les évaluations de la nouvelle agence méritent la même confiance que celles des acteurs établis. Les promoteurs de l'AfCRA promettent une indépendance totale vis-à-vis des États. Les analystes, eux, attendent le premier test décisif : la capacité de l'agence à abaisser la note d'un pays africain si les données l'exigent. Sans cette preuve de crédibilité, le risque est grand de voir l'Afrique perçue comme juge et partie.
Un pas vers la souveraineté financière du continent
Pour ses instigateurs, l'enjeu dépasse largement la création d'une simple institution. « La mise sur pied de l'AfCRA va bien au-delà de la création d'une nouvelle institution. Elle représente la détermination de l'Afrique à renforcer sa souveraineté financière », a déclaré Marie-Antoinette Rose-Quatre, directrice générale du MAEP, lors d'une réunion des ministres africains des Finances à Abidjan en juillet.
En choisissant Maurice, place financière réputée de l'océan Indien, l'Afrique envoie un signal fort : celui d'un continent qui entend peser de manière autonome dans l'architecture financière mondiale, tout en renforçant ses partenariats et sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux.
Cette initiative s'inscrit dans une dynamique plus large de consolidation des institutions panafricaines, portée par la vision d'une Afrique confiante en son avenir et soucieuse de maîtriser son destin économique.