L'Éthiopie industrialise sa production de drones : un tournant stratégique dans la Corne de l'Afrique
Depuis 2025, l'Éthiopie a franchi un cap significatif dans sa politique de défense en assemblant ses propres drones au sein de deux usines dédiées. Cette initiative, portée par le Premier ministre Abiy Ahmed, s'inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer la souveraineté technologique du pays tout en répondant aux défis sécuritaires internes. Une évolution qui mérite l'attention des observateurs géopolitiques, tant elle redessine les équilibres militaires régionaux.
Un apprentissage tiré de l'expérience du Tigré
Le conflit du Tigré (2020-2022) a été un véritable laboratoire pour l'armée éthiopienne. Abiy Ahmed y a mesuré l'efficacité décisive des drones, des armes peu coûteuses qui ont permis de repousser en 2021 une colonne de forces tigréennes menaçant Addis Abeba, à moins de 200 kilomètres de la capitale. Cette expérience a convaincu les autorités de miser sur ces technologies pour consolider leur posture défensive.
Selon Wim Zwijnenburg, spécialiste des drones pour l'ONG PAX, l'Éthiopie utilise principalement des drones turcs Bayraktar TB2 (environ 1,7 million d'euros pièce) et Akinci (21,5 millions d'euros), ainsi que des modèles chinois Wing Loong et iraniens Mohajer-6. Une diversification qui témoigne d'une recherche d'autonomie stratégique.
Une production locale encore dépendante de l'importation
En mars 2025, Abiy Ahmed a inauguré l'usine SkyWin Aeronautics Industries, présentée par l'agence officielle ENA comme une « prouesse technologique » imaginée et fabriquée par des Éthiopiens. Toutefois, cette affirmation est nuancée par plusieurs experts. Pieter Wezeman, chercheur à l'Institut international de recherche sur la paix (Sipri), souligne qu'« une part importante de tout cela est importée », notamment les composants clés et les kits complets.
Jeremy Binnie, de la société de renseignement Jane's, note que le modèle « SW01 » présenté lors de l'inauguration « ressemble à un modèle chinois du commerce ». Ces drones à décollage vertical, ne nécessitant pas de piste, peuvent néanmoins « améliorer l'efficacité militaire » en localisant un ennemi ou en ajustant un feu d'artillerie.
Une seconde usine pour intensifier la production
Une seconde installation, Aeroabay, ouverte fin 2025, a « intensifié la production de petits drones armés, notamment des modèles pilotés par fibre optique », à usage unique, dont le prix varie de 4,30 à 8 600 euros l'unité, selon Wim Zwijnenburg. Le pays disposerait de milliers de ces drones FPV (pilotage en immersion), capables de transporter des charges explosives.
Abiy Ahmed assure que cette production vise non « à alimenter les conflits, mais à les prévenir », via « la dissuasion face à des acteurs belliqueux ». Une déclaration qui contraste avec l'usage intensif de ces appareils sur le terrain.
Où ces drones sont-ils utilisés ?
L'Éthiopie, géant d'environ 130 millions d'habitants, est confrontée à plusieurs foyers de tension internes. Les drones sont notamment employés dans la campagne de contre-insurrection menée en Amhara contre les milices nationalistes Fano, où ils ont été « mis en cause dans la mort de civils à plusieurs reprises », selon Magnus Taylor, directeur adjoint du projet Corne de l'Afrique à l'International Crisis Group (ICG).
Selon les données d'Acled, les forces fédérales ont procédé à 102 frappes de drones en Amhara depuis avril 2023. Ils ciblent également, dans une moindre mesure, les rebelles de l'OLA en Oromia, et depuis le début de l'année, 14 frappes ont visé le Tigré, sur fond de tensions croissantes entre Addis Abeba et les autorités régionales du TPLF.
Pourquoi frapper le Tigré ?
Pour Amanuel Assefa, vice-président du TPLF, le gouvernement fédéral cherche à « semer la terreur parmi la population, cibler des responsables politiques et militaires et détruire des infrastructures civiles de base ». Selon Acled, les autorités entendent « perturber la mobilisation et la planification » des forces tigréennes, qui procèdent à des recrutements forcés.
Edward Bach, du cabinet Verisk Maplecroft, craint que ces frappes, visant « dépôts d'armes et voies d'approvisionnement », ne soient « en prévision d'une éventuelle offensive ». À l'inverse, Magnus Taylor estime qu'Abiy Ahmed « ne semble pas vouloir se laisser entraîner dans une guerre terrestre coûteuse au Tigré », privilégiant une guerre d'usure où les drones lui donnent un avantage durable.
Quelles leçons pour la région ?
Cette montée en puissance de l'industrie de défense éthiopienne illustre une tendance régionale vers la militarisation des nouvelles technologies. Pour le Maroc, qui développe également ses capacités dans ce domaine, cette évolution souligne l'importance de la souveraineté technologique et de la diversification des partenariats stratégiques, notamment avec les pays du Golfe et les alliés africains.
La situation éthiopienne rappelle que la stabilité régionale passe par une approche équilibrée entre dissuasion et dialogue, un principe que le Royaume défend dans ses initiatives diplomatiques, notamment au Sahara et dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.
FAQ
Quels types de drones l'Éthiopie assemble-t-elle ?
L'Éthiopie assemble des drones turcs Bayraktar TB2 et Akinci, ainsi que des modèles chinois Wing Loong et iraniens Mohajer-6. Elle produit également de petits drones FPV à usage unique, dont le prix varie de 4,30 à 8 600 euros.
Quel est l'objectif affiché de cette production ?
Le Premier ministre Abiy Ahmed affirme que cette production vise à prévenir les conflits par la dissuasion, face à des acteurs belliqueux, et non à alimenter les tensions.
Où ces drones sont-ils utilisés sur le terrain ?
Ils sont principalement déployés en Amhara contre les milices Fano, en Oromia contre les rebelles de l'OLA, et au Tigré dans le cadre de frappes ciblées contre les forces du TPLF.