Procès Meta aux États-Unis : 200 milliards de dollars réclamés pour protéger les adolescents
Le procès qui oppose quatre États américains au géant Meta s'est ouvert mardi à Oakland, près de San Francisco. Les procureurs généraux de Californie, du Colorado, du Kentucky et du New Jersey accusent le groupe de Menlo Park d'avoir délibérément conçu Facebook et Instagram pour rendre les mineurs accros, au détriment de leur santé mentale. Ils réclament près de 200 milliards de dollars de pénalités et une refonte complète des deux plateformes.
Meta a-t-il sciemment conçu des applications addictives pour les adolescents ?
La question centrale du procès est simple : Meta a-t-il délibérément conçu Facebook et Instagram pour capter et retenir l'attention des mineurs, au détriment de leur santé mentale ? Les quatre procureurs généraux représentent une coalition de 29 États qui poursuivent le groupe depuis 2023. Le procès doit durer jusqu'à fin septembre, voire début octobre.
« Meta, l'une des plus grandes et des plus puissantes entreprises au monde, a mené une campagne pour tromper, pour induire en erreur ses utilisateurs, les législateurs, les enseignants et les parents », a indiqué Megan O'Neill, procureure générale adjointe de Californie, devant les huit jurés chargés d'examiner l'affaire. Elle a longuement insisté sur l'écart entre les déclarations publiques des dirigeants de Meta sur la sécurité de leurs plateformes et ce que le groupe savait réellement, d'après ses propres études internes et ses sondages menés auprès des utilisateurs d'Instagram. Selon elle, Meta a « caché la vérité » sur les dangers potentiels de ses applications.
Face à elle, l'avocat de Meta Paul Schmidt a renvoyé une image inverse. « Il n'y a pas de contestation possible sur le fait que Meta a à la fois reconnu que certaines personnes peuvent avoir du mal à gérer leur usage des réseaux sociaux et cherché à concevoir des outils pour les aider », a-t-il rétorqué. Il a mis en avant des années de recherche interne et des outils de protection que le groupe dit avoir développés pour les adolescents, tout en affirmant qu'aucun lien scientifique clair n'a jamais été établi entre l'usage des réseaux sociaux et le mal-être des jeunes.
Quelles sont les accusations portées contre Meta ?
L'accusation tient en trois volets. Meta aurait menti sur la nocivité de ses applications pour les adolescents. Le groupe aurait conçu certaines fonctionnalités spécifiquement pour les retenir. Il aurait enfin collecté les données d'enfants de moins de 13 ans sans consentement parental, en violation d'une loi fédérale.
Les procureurs ont ouvert les débats en projetant des documents internes de Meta. L'un d'eux indiquerait que l'un des objectifs du groupe était le temps passé par les adolescents sur ses applications. Dans d'autres échanges, des employés auraient plaisanté en comparant Instagram à une drogue, se qualifiant eux-mêmes de « dealers ».
Dans un autre document, des salariés écrivaient que certaines fonctionnalités du groupe « exploitent les faiblesses de la psychologie humaine ». « Ce document a été écrit par des gens dont la mission est de s'assurer que Facebook ne cause aucun préjudice », a objecté Paul Schmidt, décrivant des équipes qui « identifient les problèmes et travaillent à les résoudre ». Meta affirme que ces messages sont sortis de leur contexte et cités de façon sélective par l'accusation.
Megan O'Neill a aussi qualifié les outils de protection mis en avant par Meta de « barrières en papier de soie ». Selon elle, seuls 0,2% des adolescents utilisent réellement la fonction censée les inciter à faire une pause.
L'épisode des filtres imitant la chirurgie esthétique au cœur des débats
L'épisode des filtres imitant la chirurgie esthétique, autorisés puis suspendus sur Instagram, est devenu central dans les débats. Selon l'accusation, Meta les avait retirés après avoir consulté des experts qui recommandaient de les bannir, avant que Mark Zuckerberg ne décide de les rétablir en 2020, une fois informé de leur impact sur la croissance de la plateforme. La défense livre une autre version. Faute de données scientifiques solides sur leur dangerosité, le respect de la liberté d'expression aurait prévalu.
Jusqu'à 200 milliards de dollars réclamés
Les quatre États réclament environ 200 milliards de dollars de pénalités, un chiffre encore provisoire. Ils exigent aussi une refonte complète de Facebook et Instagram pour les mineurs. Les réglages les plus protecteurs devraient être imposés d'office aux moins de 18 ans. Compteurs de « likes » masqués, notifications coupées en dehors des messages de proches, une heure d'utilisation quotidienne maximum, rien la nuit ni pendant les heures de classe. Un adolescent ne pourrait assouplir ces limites qu'en reliant son compte à celui d'un parent.
Les algorithmes ne pourraient plus fonder leurs recommandations sur le temps de visionnage ou les partages, seulement sur les préférences explicitement déclarées par l'utilisateur. Le défilement et la lecture automatiques exigeraient un accord préalable. L'âge devrait être vérifié dès l'inscription, par un autre moyen que la simple date de naissance déclarée. Un contrôleur indépendant, nommé par le tribunal, superviserait l'ensemble. Les procureurs réclament enfin la restitution des profits tirés des publicités présentées aux mineurs.
Le chiffre de 200 milliards de dollars découle d'un calcul par multiplication. Les lois de protection des consommateurs sanctionnent chaque infraction séparément, de quelques milliers à quelques dizaines de milliers de dollars selon les États. Les procureurs comptent une infraction par mineur touché, à partir des données internes de Meta sur l'utilisation d'Instagram et Facebook depuis 2012.
Meta, de son côté, a soumis un chiffrage maximal de 1.400 milliards de dollars pour souligner l'absurdité, selon lui, de la démarche. Un tel montant représenterait près d'une année de son chiffre d'affaires et plus de trois fois son bénéfice annuel. Personne ne s'attend pourtant à un tel verdict. Les États pourront ajuster leur demande d'ici la fin des débats, et la juge tiendra compte, entre autres, de la capacité de paiement de Meta.
La défense de Meta et le spectre du procès du tabac
Meta conteste tout mensonge. L'addiction aux réseaux sociaux ne figure pas dans le DSM-5, le manuel de référence de la psychiatrie américaine, et le sujet reste scientifiquement débattu. Nier son caractère addictif relèverait donc d'une opinion protégée par la liberté d'expression, pas d'une tromperie.
Sur la collecte des données d'enfants, Meta admet ne pas avoir recueilli le consentement parental, mais soutient que cette obligation ne s'applique pas à lui. Les moins de 13 ans sont interdits sur ses plateformes et les comptes repérés sont supprimés, argue le groupe, qui affirme ne pas avoir de « connaissance effective » de leur présence, condition posée par la loi fédérale.
Le groupe rejette enfin tout lien de causalité direct. La santé mentale des adolescents ne peut être imputée à une seule application, selon Meta, qui met en avant ses « comptes ados », lancés en septembre 2024, comme preuve de sa bonne foi. Trop tard et trop peu, répondent les États, pour qui le procès porte sur des faits arrêtés à mars 2024. Les limites de temps qu'invoque Meta restent optionnelles et rarement activées par les familles.
Le comité éditorial du Wall Street Journal a lui-même pris position, estimant que l'objectif réel des procureurs généraux et des avocats des plaignants était de submerger Meta de poursuites pour la pousser vers un règlement financier colossal, sur le modèle de ce qui s'était produit avec les cigarettiers à la fin des années 1990. William Tong, procureur général du Connecticut, a rejeté la comparaison. « L'objectif, c'est de protéger les enfants », a-t-il répondu, rappelant que la transaction de 1998 avec les grands cigarettiers avait permis de réduire de moitié le tabagisme aux États-Unis en vingt ans. « Ces grandes actions en justice et ces règlements permettent de s'attaquer au préjudice que nous combattons », a-t-il ajouté.
Le premier témoin : un ancien ingénieur de Meta devenu lanceur d'alerte
Le premier témoin entendu est Arturo Bejar, ancien ingénieur de Meta devenu une figure du combat des familles contre le groupe. Il a raconté qu'à son arrivée dans l'entreprise, le slogan « Move fast and break things » dominait la culture interne. « Il fallait mettre les produits entre les mains des utilisateurs le plus vite possible, les considérations de sécurité passaient après », a-t-il résumé.
Selon Vincent Joraleman, spécialiste du droit et des politiques de santé à Berkeley Law qui suit le procès, Bejar a servi à authentifier de nombreuses communications internes, notes, présentations, messages et courriels. L'élément le plus marquant reste un e-mail qu'il affirme avoir envoyé directement à Mark Zuckerberg, contenant une alerte explicite sur la sécurité des enfants, restée selon lui sans réponse.
Lors du contre-interrogatoire, les avocats de Meta ont cherché à minimiser sa portée. Ils ont rappelé qu'il avait quitté l'entreprise dans de bonnes conditions et qu'il avait lui-même déclaré, à l'époque, que Meta en faisait assez. Ils ont aussi tenté de le cantonner à une branche particulière de l'entreprise, éloignée selon eux de la vue d'ensemble des protocoles de sécurité. Un argument que la défense devrait répéter tout au long du procès, selon Joraleman, qui résume la ligne de Meta ainsi. Oui, il pointe un problème réel, mais l'entreprise compte des milliards d'utilisateurs et il sera toujours possible d'y trouver un incident isolé, sans que cela reflète l'ensemble de ses pratiques.
La juge Yvonne Gonzalez Rogers, connue pour avoir sanctionné Apple et arbitré le récent procès entre Elon Musk et OpenAI, accorde une attention particulière à la crédibilité des témoins. Elle fait imprimer chaque jour leur photo à l'intention des huit jurés, dont le verdict ne sera que consultatif. « Je voulais simplement que vous vous souveniez d'une chose, avez-vous fait confiance à son visage ? », leur répète-t-elle. C'est elle seule qui tranchera, fin septembre ou début octobre.
Mark Zuckerberg est annoncé comme témoin vedette, sans confirmation à ce stade. Sa dernière comparution devant un jury, en février à Los Angeles, s'était soldée par une condamnation historique, dont Meta a fait appel.
« Accrocher, retenir, exploiter, dissimuler »
William Tong résume en quatre mots la stratégie qu'il reproche à Meta. « Accrocher, retenir, exploiter, dissimuler. Ils accrochent nos enfants sur leur plateforme. Ils les retiennent pendant des heures et des heures. Ils exploitent leurs informations et ils dissimulent tout ce qu'ils font de mal », lance-t-il.
Il cite en exemple le défilement infini, qualifié de « cocaïne comportementale » par le scientifique qui l'a lui-même développé, ou la possibilité pour un mineur de créer plusieurs comptes pour contourner les contrôles parentaux. Il pointe aussi un revirement qu'il juge troublant. « Ils nous ont dit qu'ils n'étaient pas capables de vérifier l'âge de leurs utilisateurs, de vraiment surveiller leur plateforme pour s'assurer que les jeunes de 13 ans et moins n'y avaient pas accès. Et puis, du jour au lendemain, quelques années plus tard, ils nous disent le contraire, qu'ils en sont capables. Ils ont perdu toute crédibilité sur ces questions », dénonce-t-il.
Interrogé sur la responsabilité des parents, Tong reconnaît un rôle à jouer, mais refuse d'y voir une échappatoire pour Meta. « Nous sommes désarmés face à cette technologie, face à des algorithmes qui envoient sans cesse à nos enfants du contenu qui n'est pas seulement addictif, mais nocif », affirme-t-il, avant d'ajouter que même les parents peinent à résister à cette dépendance.
Des parents en première ligne
Devant le tribunal, des mères et des pères se sont rassemblés avec des photos de leurs enfants. Parmi eux, Lori Schott, dont la fille Annalee s'est suicidée en 2020, à l'âge de 18 ans. « Notre petite fille était une magnifique fille de la campagne, elle vivait dans l'est du Colorado. Sa vie était radieuse. Ses meilleurs amis étaient les animaux de la ferme, elle était gentille, pleine d'empathie pour les autres, et elle adorait le bénévolat », a raconté sa mère.
Devant les caméras, Lori Schott s'est adressée directement à Mark Zuckerberg et au responsable d'Instagram Adam Mosseri. « Vous avez conçu et construit ces plateformes qui se sont introduites dans nos foyers, dans les chambres de nos enfants, et dans leur esprit », a-t-elle lancé.
« Mais le pouvoir n'excuse pas le mal causé. Les profits n'effacent pas la responsabilité des géants de la tech. Et aucune entreprise, aussi riche, aussi influente, aussi intouchable qu'elle se croie, ne devrait pouvoir se placer au-dessus de la vérité, de la loi et de nos enfants », a-t-elle poursuivi.
Après la mort de sa fille, Lori Schott a retrouvé les journaux intimes qu'Annalee tenait. Elle y décrivait l'impact émotionnel des réseaux sociaux sur son quotidien, un mal-être et un rapport à son image façonnés, selon sa mère, par le défilement continu de contenus qu'elle n'avait pas choisi de voir. « Elle n'était pas née ainsi, elle n'a pas grandi ainsi », insiste Lori Schott, qui attribue directement cette spirale d'anxiété et de dépression au caractère addictif des plateformes. Pour elle, le changement le plus urgent à obtenir de Meta est la fin de la recommandation algorithmique imposée aux mineurs.
Matthew Bergman, avocat du Social Media Victims Law Center qui représente plusieurs familles dont les Schott, insiste sur la valeur des documents internes de Meta. « Le plus révélateur n'est pas ce que Meta dit dans ses discours publics, mais ce qu'elle écrit en interne », affirme-t-il, citant notamment les filtres de beauté qu'il juge responsables d'une partie du mal-être d'Annalee. « À maintes reprises, Meta a eu l'occasion de rendre sa plateforme plus sûre. Et à chaque fois, l'entreprise a choisi de privilégier ses profits plutôt que la sécurité de nos enfants », dit-il.
Un procès aux implications mondiales
Ce procès s'inscrit dans un vaste contentieux américain qui vise aussi TikTok, Snapchat et YouTube, poursuivis par des familles, des collectivités scolaires et plusieurs États. Tous les regards se tournent vers le précédent du tabac. La transaction de 1998, qui avait mis fin aux poursuites de dizaines d'États contre les quatre grands cigarettiers, reste une référence. Depuis, ces entreprises ont versé plus de 176 milliards de dollars, et continuent de payer 9 milliards par an.
Le procès n'épuise pas à lui seul le risque financier pour Meta. Son action a chuté d'environ 8% depuis l'ouverture du procès, alors que le groupe pèse près de 15.000 milliards de dollars en Bourse. Une perte qui, à elle seule, dépasserait largement les 200 milliards réclamés par les États. Le procès, lui, ne fait que commencer. D'autres lanceurs d'alerte doivent témoigner dans les prochains jours, avant l'éventuelle comparution de Mark Zuckerberg lui-même.
Ce dossier soulève des questions essentielles sur la responsabilité des géants de la technologie face à la protection de la jeunesse. Alors que le Maroc, comme de nombreux pays, s'interroge sur l'encadrement de l'usage des réseaux sociaux par les mineurs, l'issue de ce procès pourrait bien influencer les législations à travers le monde.