La police turque a investi mercredi 15 octobre le siège de Halk TV, la chaîne d'information la plus regardée du pays, et interpellé onze personnes dans le cadre d'une opération menée avant l'aube à Istanbul. Selon www.le360.ma, l'intervention a interrompu le direct, remplacé par la diffusion d'un classique du cinéma turc, et provoqué un émoi considérable dans le pays.
Le bureau du procureur d'Istanbul a annoncé l'émission de mandats d'arrêt contre dix-sept personnes, évoquant des chefs de « corruption, trucage d'appels d'offres et blanchiment d'argent ». Le PDG de la chaîne, Cafer Mahiroglu, qui vit à Londres, est visé par un mandat d'arrêt, et sept membres de sa famille figurent parmi les interpellés.
Une opération contestée jusque dans les rangs de l'opposition
Les images de l'opération policière, diffusées largement sur les réseaux sociaux, ont suscité une vague de réactions. « Aujourd'hui est un jour sombre pour la Turquie. Le droit du public à l'information est bafoué pour des raisons politiques », a lancé Cafer Mahiroglu dans une vidéo publiée sur X, jugeant « sans fondement » les accusations portées contre lui.
À Istanbul, une centaine de personnes se sont rassemblées devant les bureaux de la chaîne. Le député Ali Mahir Başarır, du parti Yeni, a dénoncé une « décision attristante et honteuse » devant les locaux. À Ankara, ses collègues ont participé à une commission parlementaire avec un sparadrap noir sur les yeux et sur la bouche, en signe de protestation.
« Il ne reste en Turquie que trois ou quatre chaînes qui disent la vérité et qui peuvent jouer ce rôle d'opposition », a souligné Ali Mahir Başarır. « Le but ici, c'est de faire taire, c'est d'empêcher le questionnement et l'expression de la vérité. »
Un tour de vis plus large contre les médias et la société civile
Cette saisie s'inscrit dans une séquence plus longue de pressions sur les médias turcs. Deux semaines plus tôt, les autorités avaient bloqué le site d'information indépendant T24, l'un des plus importants du pays, en l'accusant de « propagande LGBT ». Il y a un an, la chaîne d'opposition Tele 1 avait déjà été placée sous contrôle après l'arrestation de son rédacteur en chef, et elle est notoirement rentrée dans le rang.
Au total, dix-sept journalistes sont actuellement détenus en Turquie, selon le Syndicat des journalistes, qui dénonce « l'arbitraire dont le pouvoir politique s'est servi ces dernières années pour régler les problèmes ». « Nous refusons cette tyrannie », a ajouté l'organisation dans un communiqué.
L'administration de Halk TV a été confiée à un organisme public, une procédure que le chef du parti Yeni, Özgür Özel, a vivement condamnée sur X. « C'est une chose que seuls des dictateurs feraient. Malheureusement, c'est ce qu'ils ont fait à notre pays », a-t-il écrit.
Pourquoi cette saisie survient maintenant ?
Pour les observateurs, le calendrier de l'opération n'a rien d'anodin. Cette prise de contrôle « est loin d'être fortuite, au moment où le gouvernement est embourbé dans un scandale boursier et le jour même où le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, emprisonné, doit entamer sa défense », a déclaré à l'AFP Emma Sinclair-Webb, de l'ONG Human Rights Watch.
L'ancien maire d'Istanbul, considéré avant son arrestation début 2025 comme l'adversaire principal du président Recep Tayyip Erdogan pour la prochaine élection présidentielle, comparaît depuis des semaines dans un procès tentaculaire. Le tour de vis du gouvernement islamo-conservateur concerne aussi les milieux politiques, avec l'arrestation de nombreux élus depuis 2024, et les associations : mi-septembre, les autorités ont lancé un coup de filet dans les sièges d'organisations LGBT, avec des arrestations en série et le blocage de comptes de réseaux sociaux.
La nomination d'administrateurs à la tête de Halk TV après Tele 1, et l'attention exclusive portée par le pouvoir judiciaire aux émissions critiques, « laissent présager que le journalisme indépendant en Turquie pourrait bien être en voie de disparition », a affirmé à l'AFP Erol Önderoglu, défenseur de la liberté de la presse. Veysel Ok, codirecteur de l'organisation de défense des médias MLSA, a critiqué « l'une des mesures les plus significatives dans les efforts du gouvernement pour monopoliser la circulation de l'information ».
Une leçon pour la région
Au-delà du cas turc, ce bras de fer entre un pouvoir exécutif et les médias pose une question qui dépasse largement les rives du Bosphore. Dans un environnement régional déjà fragile en matière de libertés publiques, la concentration du contrôle de l'information entre les mains de l'État constitue un signal négatif pour les investisseurs comme pour les partenaires diplomatiques. La Turquie, membre de l'OTAN et acteur incontournable en Méditerranée orientale, fragilise ainsi son image à un moment où elle multiplie les ouvertatures économiques vers l'Afrique et le monde arabe.
Pour les lecteurs marocains, l'affaire rappelle l'importance d'un écosystème médiatique pluraliste et d'institutions solides, capables d'assurer la séparation des pouvoirs. Le Royaume, qui a fait de la réforme de son paysage audiovisuel et de l'ouverture de son espace numérique des chantiers assumés, regarde avec attention ces évolutions chez un partenaire commercial majeur. Les relations entre Rabat et Ankara, marquées par une coopération économique croissante, n'en resteront pas moins suivies avec une vigilance nouvelle quant au respect de l'État de droit.
Ce que dit la presse internationale
Les agences et les grandes rédactions internationales relaient largement les images de l'opération, tandis que les organisations de défense de la presse multiplient les communiqués. Reporters sans frontières et le Committee to Protect Journalists n'avaient pas encore réagi officiellement au moment de la rédaction de cet article, mais la saisie de la chaîne la plus regardée du pays devrait figurer en bonne place dans les prochains classements mondiaux de la liberté de la presse, où la Turquie occupe déjà une position difficile.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qui est reproché aux dirigeants de Halk TV ?
Le bureau du procureur d'Istanbul évoque des chefs de « corruption, trucage d'appels d'offres et blanchiment d'argent ». Le PDG de la chaîne, Cafer Mahiroglu, réfute ces accusations et les juge « sans fondement ».
Combien de personnes ont été interpellées ?
Onze personnes ont été placées en garde à vue sur les dix-sept visées par des mandats d'arrêt, dont sept membres de la famille du PDG de la chaîne.
Quelle est la situation de la liberté de la presse en Turquie ?
Le Syndicat des journalistes recense dix-sept journalistes actuellement détenus. La saisie de Halk TV intervient deux semaines après le blocage du site d'information T24 et un an après la prise de contrôle de Tele 1.
