Sao Tomé-et-Principe : les roças, un patrimoine colonial en quête de renaissance
Sur l'île de Principe, au cœur du golfe de Guinée, Conceiçao Moreno contemple les murs usés de l'ancienne plantation coloniale de Sundy. « Ma grand-mère a vécu ici, mon père est né ici et je suis aussi né ici. C'est en quelque sorte notre héritage », confie ce député de 46 ans, descendant de travailleurs venus du Cap-Vert. Son histoire personnelle illustre le défi majeur auquel fait face ce petit État insulaire d'Afrique centrale : la préservation des roças, ces vestiges fragiles d'un passé colonial complexe.
Qu'est-ce que les roças de Sao Tomé-et-Principe ?
Les roças sont d'anciennes plantations fondées dans la deuxième moitié du XIXe siècle par les colons portugais. Conçues à l'origine comme des lieux de servitude, elles servaient à l'exploitation d'esclaves pour la culture intensive de la canne à sucre, puis du cacao et du café. Après l'abolition de l'esclavage en 1869, les anciens esclaves furent remplacés par des « serviçais », des travailleurs contractuels souvent amenés de force du Cap-Vert, d'Angola, du Mozambique, du Gabon ou du Congo.
L'Unesco, qui a inscrit six de ces roças au patrimoine mondial fin juillet, les décrit comme des systèmes combinant « des terres agricoles, des infrastructures industrielles, des zones résidentielles et des équipements sociaux dans le cadre d'une planification territoriale très structurée ». Elles illustrent le « fonctionnement d'un système agro-industriel colonial à grande échelle basé sur la migration et les travaux forcés ».
Un héritage fragile entre mémoire et abandon
À Sundy, les fortifications des anciennes écuries, la maison de maître à l'architecture coloniale portugaise, la chapelle en pierre blanche et l'alignement des « sanzalas » (logements des travailleurs) témoignent encore de cette époque révolue. Mais la majorité des roças sont aujourd'hui à l'abandon. « Certaines ont déjà disparu depuis l'époque coloniale, d'autres ont été rassemblées, il y a eu une diminution. Mais, malgré tout, il en existe encore une centaine », décompte Emir Boa Morte, directeur général de la Culture du pays.
Collectivisées à la fin des années 1970 par le régime marxiste-léniniste, puis privatisées dans les années 1990, les roças n'ont pas survécu au déclin économique de l'archipel, pourtant premier producteur de cacao au début du XXe siècle. Beaucoup, parfois encore habitées par les anciens travailleurs et leurs descendants, se résument à de vieilles bâtisses délabrées où la nature a repris ses droits.
« Ces édifices conservent la mémoire collective de Sao Tomé-et-Principe depuis l'époque coloniale jusqu'à nos jours », souligne Emir Boa Morte.
Quel avenir pour les roças ?
Un intérêt de niche d'investisseurs privés se manifeste désormais, voyant dans ces édifices chargés d'histoire un potentiel hôtelier ou touristique. À Sundy, le fonds d'investissement HBD (Here be Dragons) de l'entrepreneur sud-africain Mark Shuttleworth a déjà transformé l'ancienne maison de maître en hôtel cinq étoiles. À la fin des travaux de rénovation, les anciens logements des travailleurs deviendront des chambres supplémentaires.
« Nous créons de magnifiques hôtels où des centaines de personnes peuvent travailler. Plus personne n'utilisait ces anciennes roças de la manière dont on les utilisait à l'époque, donner une nouvelle vie à ces bâtiments est tellement important », fait valoir Egbert Bloemsma, directeur général des hôtels d'HBD. « C'est important de faire notre part. On rénove les roças, on préserve les anciens bâtiments et on préserve la culture », insiste-t-il.
La reconnaissance de l'Unesco devrait insuffler une nouvelle dynamique. « Nous sommes en train de mobiliser presque toute la population de São Tomé », assure Emir Boa Morte. « Quiconque visitera les roças verra qu'il y a eu un changement après avoir été élevé au rang de patrimoine mondial de l'humanité. Dans cinq à 10 ans, 10 autres roças pourraient rejoindre la liste de l'Unesco », ajoute-t-il, optimiste.
L'État a mis en place un « plan de gestion national de 2025 à 2035 » pour permettre aux bâtiments de sortir du délabrement et leur trouver un nouvel usage. Mais si les investissements sont les bienvenus, « pas question d'effacer l'histoire », prévient Emir Boa Morte. « L'histoire de ces roças doit être racontée. Il y aura une combinaison, un mariage entre le passé et le présent », assure-t-il.
Un modèle de préservation pour l'Afrique ?
L'expérience de Sao Tomé-et-Principe résonne au-delà de ses frontières. À l'heure où de nombreux pays africains réfléchissent à la valorisation de leur patrimoine tout en assumant la complexité de leur histoire, les roças offrent un exemple de réconciliation entre mémoire et développement. La démarche de l'archipel, qui combine reconnaissance internationale, investissement privé et volonté de transmission, pourrait inspirer d'autres nations du continent confrontées aux mêmes défis de préservation.
Pour Conceiçao Moreno, qui a choisi de rester sur les terres de Sundy malgré le rachat par HBD, la question est profondément personnelle. « Je n'ai jamais vécu ailleurs, j'aime donc être ici. Il y a une relation culturelle très forte », confie-t-il. Sa maison est désormais séparée de la plantation par une guérite et une barrière levante, symbole d'un équilibre fragile entre passé et présent, entre mémoire et modernité.