Dakar : Delloci, un havre de dignité pour les personnes en situation d'errance
Au cœur de la région de Dakar, le centre Delloci de Rufisque incarne une réponse humaine et solidaire à une réalité sociale trop souvent ignorée. Aujourd'hui, 722 personnes, du bébé à l'adulte, y sont prises en charge, offrant un toit, des repas, des soins et, pour certains, la perspective d'apprendre un métier. Cette structure, née au début de la pandémie de COVID-19, s'est imposée comme un maillon essentiel dans l'accompagnement des personnes vulnérables, en particulier celles vivant avec des troubles de santé mentale.
Une mission de « ramener » : la philosophie de Delloci
Le nom du centre, Delloci, est un mot wolof qui signifie « ramener ». Une mission clairement assumée par son directeur, Ameth Daff : « Notre objectif est de faire en sorte qu'il n'y ait plus d'errance chez les enfants ou les adultes qui ont des problèmes de santé mentale. Notre mission consiste à faire en sorte que les personnes qui souffrent d'une maladie mentale pouvant être guéries puissent être accompagnées de façon adéquate pour retrouver la santé mentale. »
Au-delà de l'hébergement, la prise en charge à Delloci est globale : les résidents sont accueillis, lavés, nourris, soignés et accompagnés au quotidien. L'objectif est de leur redonner un cadre de vie digne, mais aussi de préparer, lorsque les conditions le permettent, leur réinsertion familiale et sociale.
Un soutien vital pour des familles dépassées
Pour de nombreuses familles, Delloci représente un recours face à des situations devenues ingérables. Bou Mouhamed Fall, secrétaire général du centre, témoigne : « Il y a des mamans qui sont obligées de nous appeler, même au téléphone, pour nous supplier de les aider à s'occuper de leurs enfants, parce qu'elles n'arrivent plus à vaquer normalement à leurs occupations. Elles ne peuvent pas laisser leurs enfants à la maison, notamment parce que la société a parfois une certaine manière de les voir. »
Derrière ces appels se cachent des parents épuisés, des proches désemparés et des personnes dont les troubles sont encore mal compris. Delloci tente alors d'apporter une réponse humaine et adaptée, en tenant compte des capacités de chaque résident.
La question de la prise en charge institutionnelle de la santé mentale
Ameth Daff soulève une question fondamentale : « Il faut voir ce que l'enfant peut faire et essayer de déterminer vers quelle structure ou quelle formation on peut l'orienter, afin qu'il puisse au moins apprendre un métier. Nous sommes aujourd'hui à près de 722 locataires. Si nous avions un système qui fonctionnait, si réellement cette couche de la population était prise en charge, Delloci n'aurait pas le moindre résident. »
Cette déclaration met en lumière les limites de la prise en charge institutionnelle. Pour le directeur, la vocation du centre ne devrait pas être de garder durablement des personnes, mais de leur permettre, lorsque leur état et leur environnement le permettent, de retrouver leur famille ou une place dans la société.
Des histoires qui révèlent une exclusion silencieuse
Le retour en famille n'est pas toujours synonyme de retrouvailles. Bou Mouhamed Fall raconte : « Nous avons le cas d'une dame qui vivait avec son enfant handicapé. Aujourd'hui, elle est mariée et vit en Gambie. La condition pour qu'elle puisse se marier, c'était d'abandonner son enfant. »
Cette histoire illustre la violence silencieuse du rejet et les dilemmes auxquels certaines familles sont confrontées. Elle interroge aussi le regard porté sur les personnes vivant avec un handicap ou des troubles de santé mentale : doivent-elles être cachées, éloignées ou, au contraire, accompagnées et protégées ?
Delloci, un pari sur la dignité et le retour
À Delloci, le pari est celui de la dignité. Recueillir ceux que la rue a marginalisés, leur offrir des soins, un toit et parfois une formation, avant de tenter de les ramener vers leurs proches. Mais pour que ces retours soient durables, le centre rappelle que la prise en charge doit aussi se poursuivre au-delà de ses murs, dans les familles, les structures de santé et la société tout entière.
Delloci ne veut pas seulement mettre fin à l'errance. Il veut rendre possible un retour : retour aux soins, retour à la dignité et, lorsque cela est possible, retour auprès des siens. Une leçon d'humanité qui résonne bien au-delà des frontières sénégalaises.